L'abricotier blanc qui fait réfléchir sur le capitalisme
Posted on Wed 03 June 2026 in Réflexion
Mon abricotier blanc
J'ai un abricotier blanc dans le jardin. Les abricots sont blancs. Mais on ne le savait pas, alors la première année après notre déménagement dans notre nouvelle maison, on a attendu qu'ils prennent de la couleur, qu'ils deviennent orange, avant de les récolter. Car comme tout le monde le sait, Les abricots sont oranges.
Sauf qu'à un moment, ils sont tous tombés ou ont pourri sur l'arbre, sans devenir orange.
L'année suivante, on s'est quand même posé la question si c'était normal. On en a goûté quelques uns au moment où certains commençaient à tomber. Ils étaient bons. Et mûrs. Mais pas oranges. On en a parlé à un jardinier qu'on connaît et il nous a dit que les abricotiers blancs existaient, mais qu'ils étaient très rares.
Depuis, on prend bien soin de cet arbre. Tous les ans, on récolte avec joie sa production pour la manger et en faire des kilos de confitures, qu'on savoure tout au long de l'année.
Pourquoi ce secret ?
On s'est demandé pourquoi on ne les connaissait pas. On ne les a jamais vus et on ne trouve même pas les fruits en grande surface, ni l'arbre en jardinerie.
Notre conclusion, après mûres réflexions : c'est la faute au capitalisme.
Ok, ça peut paraître gratuit, mais ça se tient, promis. En fait, les abricots blancs sont très bons. Mais ils ont 3 inconvénients qui rendent impossible à commercialiser les fruits :
- la récolte se fait sur 4-7 jours maximum
- les fruits sont fragiles, intransportables
- les fruits ne tiennent pas dans le temps. Il faut les manger ou les transformer immédiatement, sinon ils pourrissent très rapidement
Donc un arbre et des fruits tout à fait bons à manger, mais qui ne sont pas stockable ni transportables. Donc totalement inintéressants pour les entreprises. Si c'est inintéressant, il n'apparaîtra jamais sur des étales marchands. Donc les agriculteurs ne vont pas le faire pousser.
In fine, l'espèce est en train de disparaître parce que les fruits ne sont pas commercialisable.
Le capitalisme tue des espèces
Oui, le capitalisme tue des espèces. Des arbres, des fruits, dans notre exemple. Parce qu'ils ne sont pas commercialisables.
C'est très bête, mais ça m'a amené à revoir mon rapport à la marchandisation de notre monde. C'est un pan de choses auxquelles le capitalisme fait du mal sans que l'on s'en rende compte. Mais qui sont bien là et qui disparaissent à cause du capitalisme.
Et si on y regarde de plus près, la logique est implacable. Le capitalisme a besoin d'échelles d'économie, de volumes qui rentrent dans les chaînes d'approvisionnement globalisées. Ce qui ne se comporte pas comme une marchandise standard, ce qui ne se stock pas ou qui ne se transporte pas facilement, est jeté en fin de compte. Pas par méchanceté, juste parce que le système ne sait pas gérer ça.
Cette marchandisation invisible uniformise tout. Les arbres, les animaux, les plantes, les saveurs, les paysages... Tout est ramené à une seule exigence : est-ce vendable ? est-ce rentable ? est-ce scalable ? Derrière ce filtre, des milliers d'espèces ont disparu. Des variétés oubliées ont été reléguées au rang de curiosités, alors qu'elles formaient autrefois le patrimoine vivant de nos territoires.
Je ne dis pas que le capitalisme est mauvais en soi. Mais quand il devient la seule logique, quand tout doit être commercialisable pour exister, on perd quelque chose d'essentiel. On perd la diversité. On perd les trésors qui ne rentrent pas dans les étales de nos supermarchés, mais qui mériteraient d'être là, simplement parce qu'ils le sont.
Du coup, dans la famille, on a pris le parti de profiter de ses fruits. Et on sait déjà que si un jour on doit déménager à nouveau, on embarquera dans nos valises des pousses de cet arbre pour le faire perdurer autant qu'on le peut.