Des potiers aux robots
Posted on Thu 22 October 2026 in Réflexion
Ma ville sent la terre cuite
Je vis dans une ville célèbre pour ses poteries. Des ateliers, des fours, des gens qui tournent de l'argile depuis des générations.
Pendant longtemps, l'informatique, c'était ça. Des artisans potiers. Chacun son atelier, chacun son bout de logiciel, chacun son vase. On appelait ça le software craftsmanship, et on en était fiers. La limite, c'était l'humain : notre vitesse, notre nombre, et la qualité de ce que nous pouvions produire, variable d'une personne à une autre (voire d'un mois sur l'autre, comme pour certaines blagues tellement vraies !). Alors on a empilé les normes pour compenser : TDD, architecture, specs, cycle en V, agile. Tout ça pour produire des vases à peu près droits.
À l'époque, la valeur était dans le vase lui-même. Sa rareté, son tour de main.
Le robot est arrivé
Et puis le robot est entré dans l'atelier.
Début octobre, un projet appelé REA branche des agents IA sur Ghidra et décompile à peu près n'importe quoi, sur simple demande. Dans la foulée, un développeur excédé par les frais d'annulation d'Adobe réécrit sept applications de la Creative Suite en Rust, et les offre.
La qualité n'y est pas encore : il y a quelques mois, ces clones sortaient à peine utilisables. Mais ça change vite. C'est exactement ce que raconte Daniel Stenberg, le monsieur derrière curl, dans « ignore the slop » : on lui répète d'ignorer les rapports de vulnérabilités générés par IA, il répond que c'est impossible. Ils sont verbeux, pénibles, mais ils pointent de vrais trous. Un rapport toutes les 18 heures contre un par semaine avant l'IA, et un taux de vulnérabilités confirmées revenu au niveau d'avant. Le slop a disparu en quelques mois, il reste le volume et la qualité. Les vases des robots qui étaient de travers, voire inutilisables, s'approchent maintenant de la qualité moyenne de ce qu'un humain peut produire. Et bientôt, peut-être mieux.
Linus Torvalds a tranché avec sa délicatesse habituelle : utiliser l'IA, oui, à condition de savoir lire ce qu'elle écrit. Personne ne demande aux devs d'écrire en assembleur pour prouver qu'ils comprennent leur machine. On ne va pas leur demander de taper chaque ligne à la main non plus, ou de revenir aux cartes perforées. Le robot ne remplace pas le potier : il remplace la production des vases. À la chaîne, vite, pour presque rien.
Le vase banal ne vaut plus rien.
Oui, ce n'est pas neutre. Les data centers consommaient 1,5 % de l'électricité mondiale en 2024, et ça devrait doubler d'ici 2030 selon l'IEA. En France, l'ADEME en compte 352, pour 10 TWh par an, soit 2,2 % de la consommation nationale. Sans compter l'eau, le foncier, les métaux. Ni le juridique : ce que les modèles recrachent, d'où ça vient, sous quelle licence. Je ne balaie pas ça. Mais faire comme si le robot n'était pas là ne le fera pas disparaître.
Le travail invisible
Il y a un angle mort dans ce débat : ces mêmes robots font toutes les tâches chiantes du métier.
Documentation. Tests systématiques, y compris les cas limites qu'on saute toujours. Réécriture du vieux module que personne n'ose toucher. Migrations. Revue de code de base. Toute cette liste qu'on nous a imposée pendant vingt ans (TDD, couverture, doc à jour, refactoring, suppression de dette technique) et qu'on ne faisait pas, soit parce qu'on n'aime pas ça, soit parce que le business ne nous laissait jamais le temps.
Stenberg le dit à sa manière : les reproducers, « la partie vraiment compliquée du travail des reporters », se font maintenant en un prompt ou deux.
Comme le dit Quentin Adam, tout ce travail invisible était chiant et souvent mis de côté — parce qu'on n'aime pas le faire, ou parce qu'on ne nous laissait pas le temps. Aujourd'hui il devient facile et sans douleur : on peut le déléguer. Et enfin le faire.
Si le robot peut enfin faire ce qu'on prêchait sans jamais le faire, c'est bien que la valeur n'a jamais été seulement dans le fait de tourner le vase.
Alors, où passe la valeur ?
Pas dans le vase. Dans tout ce qu'il y a autour.
D'abord, le goût : décider quel vase mérite d'exister, et pour qui. Ensuite, l'écoute et la traduction : comprendre ce que veut vraiment quelqu'un qui demande « un truc simple », et vérifier ce que le robot a pondu — il se trompe avec assurance. Enfin, le service : l'héberger, le maintenir, répondre quand ça casse, assumer ce qu'on vend.
C'est le déplacement que je vis en montant Archibou. Et c'est pour ça que je préfère m'appuyer sur des logiciels open source éprouvés. D'autres le font mieux que moi, depuis plus longtemps. Oui, je pourrais tout recoder avec des IA, générer mon propre vase en quelques semaines. Mais je préfère contribuer à un ensemble plus grand que moi, dont tout le monde bénéficie, plutôt que de réécrire un énième vase dans mon coin avec son lot de bugs, de failles et de dette.
Je ne sors l'IA que pour ce qui n'existe pas encore, ou pas exactement comme j'en ai besoin (en le spécifiant proprement). En 2016, CommitStrip en rigolait : « les specs, c'est du code ». Dix ans plus tard, ce n'est plus une blague. C'est le métier.
Ce que je vends, alors, ce n'est pas un vase de plus. La plus-value n'est pas dans le logiciel (pour preuve, j'utilise une brique déjà existante et éprouvée) mais dans le service rendu : la garantie que vos données restent accessibles, intouchables par des acteurs extraterritoriaux ou par qui que ce soit d'autre (cf. pourquoi Archibou ne lira jamais vos photos), qu'elles se restaurent quand il le faut, et qu'il y a quelqu'un au bout du fil.
Le noyau Linux, curl, la demoscene, ce qui demande un vrai tour de main : il restera des ateliers. Mais pour l'essentiel, être potier ne veut plus dire tourner des assiettes. Ça veut dire savoir lesquelles méritent d'exister.